A quel moment débute la socialisation sexuée des enfants et
quelles formes prend-elle ? Telle était la question de départ de la
journée d’études organisée par le laboratoire Printemps en collaboration
avec l’ANR au sein de l’Université de Versailles St Quentin le 14
janvier 2014.

« Habiller un enfant en rose ou bleu ou noir ou blanc n’a pas en soi un effet
discriminatoire, cela ne porte pas préjudice à l’enfant, cela ne va pas
conduire à considérer inférieur ou supérieur l’enfant, pourtant, sans
cesse, le soin accordé aux parents à l’apparence corporelle des enfants
amènent ceux-ci à intérioriser un certain rapport à leur corps » explique la socio-démographe Olivia Samuel, « à
titre d’exemple, on apprend aux filles à prendre soin de leurs corps
alors qu’on apprend aux garçons à mobiliser leur corps par leur sport et
cela influence les choix futurs des enfants. »
Sociologues, historien(ne)s, anthropologues, linguistes, plusieurs
experts ont apporté l’éclairage de leur discipline sur cette
(re)-production de normes dès le plus jeune âge.
La transmission sexuée : des pratiques éducatives de longue date
L’historien Didier Lett a débuté la journée en replaçant
historiquement les différences d’éducation entre les filles et les
garçons. Si, au Moyen-Âge, il y avait une faible sexualisation des
nourrissons, qui portaient des vêtements unisexes ; dès l’âge de 5 ans,
l’éducation des filles et des garçons différaient fortement. La première
étape de cette transmission de genre se mettait en œuvre via
l’habillement : tunique et pourpoint pour les petits garçons et robes
obligatoires pour les filles.
Au niveau de l’aristocratie médiévale, des traités de pédagogie
permettaient aux parents d’éduquer leurs enfants selon les bons codes de
conduite. Environ 90% du contenu de ceux-ci était adressé aux garçons,
les filles étant laissées pour compte. Un extrait d’un traité permet de
comprendre la faible valeur accordée à l’éducation des filles : «
As-tu
des fils ? Fais leur éducation et fais-leur plier l’échine dès
l’enfance. As-tu des filles ? Veille sur leur corps et ne leur montre
pas un visage rieur. » L’essentiel de l’éducation féminine reposait
donc sur le contrôle des corps des filles, leur enfermement dans les
châteaux et leur éducation à la chasteté. A cette époque, la mortalité
infantile était très forte et les causes d’accident sont révélatrices
des différences de destinées entre les filles et les garçons. Si la
totalité des accidents mortels des garçons se produisent lors de moments
de jeux, à l’extérieur, les accidents affectant les filles sont
relatifs à des activités domestiques, comme aller chercher l’eau au
puit.
D’hier à aujourd’hui, a-t-on vraiment évolué ?
Pour poursuivre le débat, l’anthropologue Laurence Pourchez a
présenté ses recherches sur l’éducation des enfants selon le genre dans
les sociétés créoles (ile de la Réunion, ile Maurice et ile de
Rodrigues). Interrogeant des femmes de 4 générations, cette chercheuse a
perçu le maintien de nombreuses représentations liées au genre. A titre
d’exemple, la fécondité féminine est encore fortement corrélée à la
reconnaissance sociale attribuée à une femme. Dans la même lignée, le
fait de mettre au monde un garçon est encore très valorisé dans les
familles créoles rencontrées. D’ailleurs, malgré les progrès de la
technique et les verdicts de l’échographie, certains pères continuent
même de donner à manger du bœuf à leur épouse enceinte, en espérant
pouvoir faire changer le sexe du fœtus. Avoir des fils permet aux pères
de prouver leur virilité. Un homme dont la progéniture est exclusivement
féminine verra sa virilité totalement mise en doute. «
Sur les
sites internet à caractère religieux, environ 50% des demandes faites
par les femmes enceintes, qui prient pour éviter les complications de
grossesse, ont pour objet le désir de donner naissance à un garçon et
non à une fille » raconte l’anthropologue. «
Le bébé est une personne sexuée soumis au système de genre »
Si les discours sur le sujet ont évolué, les pratiques genrées envers
les nourrissons sont encore présentes dans les iles étudiées par
Laurence Pourchez. Ainsi, les pratiques dites « de grands-mères » se
perpétuent dans les maternités, comme celle de masser les articulations
des petites filles car celles-ci doivent être souples pour pouvoir
s’occuper de toutes les tâches d’un foyer. «
Les femmes le font officieusement, en guettant le personnel médical dans le couloir » explique la chercheuse.
Ces résultats d’enquête rejoignent les propos de la socio-démographe
Olivia Samuel qui a étudié les comportements des parents envers leurs
nourrissons : «
En France, on a encore l’impression dans l’opinion
publique que le bébé ne fait pas l’objet de pratiques de soin sexuées,
or ceci s’avère erroné. Le bébé est une personne sexuée qu’on rattache
toujours à une catégorie de genre. Il est soumis à un système de
socialisation spécifique s’imposant à lui. »
Etre enceinte d’une fille ou d’un garçon : quelle différence ?

Présentant
les premiers résultats d’une enquête menée depuis 3 ans auprès de
parents habitant en région Parisienne, la sociologue Sara Brachet et la
socio-démographe Carole Brugeilles ont ensuite poursuivi la discussion
sur les questions de genre dans le cadre d’une seconde grossesse. Selon
elles, de nombreuses normes régissent la parentalité contemporaine et
une des fortes injonctions de notre société consiste à devoir « être
prêt » à accueillir le bébé dans les meilleures conditions. Cette
capacité à « être prêt » est un vrai travail effectué par les hommes et
les femmes. Pour se préparer à devenir parents, plusieurs paramètres
rentrent en considération, et notamment le sexe de l’enfant à naitre sur
lequel les futurs pères et mères vont s’appuyer pour personnifier ou
humaniser le fœtus.
Ainsi, même si en France, la préférence pour un sexe n’est pas
déclarée dans les enquêtes quantitatives, les sociologues, observant et
interrogeant leur échantillon pendant 3 ans, ont pu noté que la quasi
totalité des parents rencontrés ont une préférence pour un sexe. «
Les parents ont une préférence et les déceptions ne sont pas rares » Sara Brachet et Carole Brugeilles expliquent : «
Ainsi,
lorsque leur préférence est contrariée, les parents doivent s’adapter
au pronostic, accepter le verdict, et convertir la déception en joie
pour s’employer à être au plus vite « aimant » et « satisfait ». »
Autrement dit, l’enfant est attendu et accueilli en fonction de son
sexe. La préparation qu’opèrent les parents pendant la grossesse prend
alors 3 dimensions. Tout d’abord, ces derniers se préparent au genre du
bébé, en dépassant leur préférence à un sexe. Puis, après ce premier
verdict, les futur(e)s mères et pères anticipent les dimensions genrées
de l’éducation. A titre d’exemple, les femmes disent se réjouir de
donner naissance à une fille car elles imaginent plus de complicité et
de goûts communs, ou à l’inverse, quand celles-ci attendent un garçon,
elles se réfèrent aux théories psychanalystes selon lesquelles les
relations pères/filles et mères/fils sont plus fortes.
La neutralité ne dure que 3 mois
Enfin, de manière plus matérielle, via les préparatifs (mobilier,
chambre, vêtements), les parents prennent en compte le sexe de
l’enfant : en choisissant, soit des couleurs dites mixtes (vert, jaune
versus le rose et le bleu), soit en tenant à distance les stéréotypes
tout en gardant des petits marqueurs de genre du type vêtement blanc
avec un liséré rose. D’ailleurs, dès l’âge de 3 mois, la notion de
neutralité est totalement abandonnée par les parents qui s’attachent à
bien inscrire leurs enfants dans un genre, afin d’éviter toute méprise
sur le sexe de leur bébé. Le plus surprenant des résultats est le
paradoxe entre une volonté des parents d’écarter les stéréotypes tout en
les reproduisant. Des mères se disant pourtant éloignées des
aspirations féminines, reproduisent d’ailleurs les assignations de
genre. Comme une future maman expliquant que «
Moi qui n’ai jamais aimé les poupées, deux petits garçons ça me va bien ». A travers cette citation, cette femme n’imagine pas un seul instant que des garçons puissent vouloir jouer avec un poupon.